Travail féminin entre épanouissement et asservissement

12/10/2009


Étudier la situation de la femme au travail, identifier les disparités dues au genre afin de mieux contribuer au développement des ressources humaines. Tels sont les objectifs d'une vaste étude lancée en Tunisie par la «European Training Foundation (ETF)», une des agences de la Communauté européenne.


Jalel El-Gharbi - Tunis, L’Orient-Le Jour

«J'ai dû abandonner mes études et travailler. Je gagne moins de 300 dinars par mois (155 euros). Le congé hebdomadaire n'est pas payé. Mais je m'estime heureuse.» Elles sont des dizaines de milliers dans le cas de Lamia, 20 ans. Le matin, les petites villes de Tunisie sont hantées par ces ouvrières. Elles sont jeunes et hautement productives. Parfois, elles font vivre une famille. Les plus chanceuses d'entre elles travaillent... et s'endettent pour préparer leur trousseau. On les voit dans les centres d'appel, dans l'industrie de l'habillement ou de la technologie. Comment travaillent-elles dans le pays arabe où la question de l'égalité des sexes est à l'ordre du jour depuis la promulgation en 1957 d'un code du statut personnel avant-gardiste?

Telle est la question à laquelle l'enquête menée par la “European Training Foundation” en collaboration avec les ministères tunisiens concernés (Enseignement supérieur, Éducation et Formation, Travail, etc.) doit répondre. Lancé en 2006 et devant s'achever en 2010, ce projet, qui s'inscrit dans le cadre du programme “Women and Work”, est une véritable enquête de terrain. Enquête d'autant plus importante qu'il est difficile, en Tunisie, d'obtenir des statistiques fiables.

On sait néanmoins que sur les plus de 10 000 jeunes travaillant dans les centres d'appel, un travail pénible et mal payé, on compte une majorité d'étudiantes. Des jeunes filles qui, souvent, ont du mal à concilier vie scolaire et vie professionnelle, et finissent par abandonner la première puis, de guerre lasse, la seconde.

Ces centres d'appel s'inscrivent dans le cadre plus général des entreprises offshore. Près de 250 000 Tunisiens travaillent dans les quelque 2 670 entreprises qui ont choisi de s'installer dans le pays. Des entreprises attirées par une infrastructure performante, un développement technologique satisfaisant et surtout une stabilité politique et sociale à toute épreuve. Ici, aucune tracasserie n'attend l'investisseur. Et la puissante centrale syndicale du pays, l'Union générale tunisienne du travail, ne semble pas trop regardante, préférant sans doute l'emploi (même dans des conditions désavantageuses) au chômage.

Les entreprises offshore opèrent essentiellement dans le secteur de l'habillement et du textile. Elles emploient presque exclusivement des femmes, car ces dernières sont moins “turbulentes” que les hommes, ne comptent pas les minutes ni même les heures de travail et acceptent ce qu'on leur “offre”...

Inégalité dans le secteur privé
La Tunisie est un pays où la femme jouit d'une entière égalité avec l'homme, notamment dans le secteur public. Mais le secteur privé, qu'il soit national ou international, est loin d'être aussi égalitaire. Dans le secteur agricole, les femmes - pourtant bien plus productives que les hommes - sont payées parfois jusqu'à cinq dinars de moins que l'homme. Injustice qui s'appuie sur un arrière-fond culturel ou social. Force est de constater qu'en matière de droit de la femme, le social est à la traîne par rapport au législatif. Ce hiatus, on le croyait plus criant en milieu villageois qu'en milieu citadin. Or, selon l'enquête menée par l'ETF - et nous profitons là des premières conclusions de cette enquête dont les résultats n'ont pas encore été publiés -, il apparaît que les disparités dues au genre sont flagrantes même au niveau de Tunis. Ce qu'on ne pensait n'être qu'un cas de décalage entre villes et villages s'est avéré ancré même chez les diplômés.

Par ailleurs, les statistiques de l'Agence tunisienne de formation font ressortir que 90% des jeunes en formation dans le secteur du textile et de l'habillement sont de sexe féminin. Les jeunes filles représentent également 75% des apprenants dans le secteur de l'agroalimentaire, alors que pour la mécanique générale, elles ne sont que 5%. Tout semble indiquer que les femmes sont confinées dans des métiers dits féminins.

Une telle situation semble répondre à l'image qu'on se fait de la femme au travail. La législation ne pouvant rien contre les préjugés, on continue de considérer que la femme est moins productive à cause des congés, qu'elle est moins endurante et pourtant la réalité contredit toutes ces allégations. De plus, la famille ne voit pas d'un mauvais œil que la jeune fille soit retenue au travail au-delà des heures légales: cela permet de l'occuper et de la mettre à l'abri des sorties et des mauvaises fréquentations. Le travail et la famille se liguent ainsi pour maintenir la jeune fille sous contrôle.

Étant donné cette situation, les perspectives qu'ouvre l'enquête dirigée par l'ETF sont importantes dans la mesure où elles permettront au développement et à la coopération économique de ne pas mettre en péril le développement social. Plus pratiquement: il est important que l'émancipation de la femme ne soit pas compromise par les impératifs économiques. Par ailleurs, note Nabil Ben Nacef, qui gère cette étude, les résultats de cette dernière profiteront à tous les ministères tunisiens concernés, Enseignement supérieur, Éducation et Formation, Travail. M. Ben Nacef relève également le fort engagement de la Communauté européenne, partenaire de la Tunisie depuis 20 ans, dans la lutte contre les disparités. Autant de facteurs qui devraient contribuer à mettre en lumière la richesse de l'apport que la femme tunisienne peut représenter pour son pays.

Consulter la fiche projet: Programme «Femme et emploi» (Tunisie)






Vos réactions
SBS, Tunisie | 06-11-2009, 15.28h

Ironie du sort, certaines employées de maison préfèrent délaisser leur emploi moins harassant mais considéré dégradant pour rejoindre l'usine afin de bénéficier d’une « promotion sociale ». Quant au travail dans les centres d'appels, il est humiliant car la main d'œuvre locale est sous-employée et sous-payée par rapport à son niveau, certains étant diplômés de maîtrise mais ils acceptent un emploi provisoire en attendant mieux. Ces cols blancs dont on exige un « français sans accent sinon s'abstenir » sont aussi exploités car ils travaillent jusqu'à dix heures du soir et même les week-ends. Usine ou centre d'appel, la main d'œuvre surtout féminine est ainsi taillable et corvéable à merci. Il serait bon de se pencher aussi sur les maladies psychosomatiques (migraine, eczéma, dépression) liées à ces emplois et surtout à la difficulté de concilier entre vie professionnelle et vie familiale de ces mamans qui peinent à trouver un équilibre et qui souvent y sacrifient leur santé.

RACHIDI Mohamed, Maroc | 22-10-2009, 20.34h

Certes, la richesse de l’apport que la femme tunisienne représente pour le développement de son pays est confirmé, sa haute productivité dans les secteurs féminines a fait déjà preuve de ses potentiels. Sans doute, pour effacer les inégalités, une grande partie dépend de la volonté de la femme elle-même à respecter soi-même et à respecter l’homme, son partenaire dans la vie et le travail. Si on éduque une femme, on gaine une famille, cela facilite l’éducation de toute la société à respecter chacun l’autre et à faire profiter le pays de toutes les énergies de ses femmes et ses hommes.

slah, Tunisie | 22-10-2009, 16.10h

Travail "féminins" ? Un job est un job qu'il soit dominé par une majorité de travailleurs de sexe masculin ou féminin. Ce qui décide c'est le savoir faire et la compétence. Il est plus urgent de voir les conditions de travail des femmes et des hommes dans les centres d'appels, les usines et les sociétés de gardiennage. Comment voulez-vous que ces gens soient performants quand ils travaillent sous pressure 10 voir 12 h/j sans possibilité de réelles promotions et sans l'espoir de se procurer de la stabilité financière. Généralement, ce sont les étudiants, nouveaux maitrisards ou des membres de familles modestes qui optent pour ces secteurs qui offrent des postes à tout moment à cause peut être de leur expansion continue ou à cause des démissions non-stop des travailleurs. Il vaut mieux pour eux de revoir leur stratégie pour l'employabilité que de compter sur le recrutement continu car ceci leur fait perdre les efforts qu'ils investissent pour former des gens qui les quittent aussitôt qu'une autres opportunité se présente.

El haouasse Youssef, Maroc | 20-10-2009, 23.51h

Il est certain qu'en Tunisie la femme est devenue de plus en plus présente sur scène; certes cela n'existait pas avant, la femme n'a jamais été omniprésente sur le monde du travail, mais avec sa persévérance, son enthousiasme et notamment son sérieux et son intelligence, elle a pu s'imposer, sachant parfaitement que la femme maghrébine n'est pas une femme comme toutes les femmes: elle est particulière, résiste au stress et ne se laisse pas se décourager par les autres. Soyons justes, donnons le droit à ceux qui le méritent!

Salam Kallas, Liban | 20-10-2009, 21.32h

Voila mon expérience personnelle, après 10 ans de travail dans un domaine considéré plutôt masculin : l’IT. Jeune diplômée, j’ai été embauchée par une petite entreprise créée par 4 jeunes hommes. Le responsable avait cru au potentiel que j’avais et, dès le premier jour, il m’avait confié des responsabilités importantes. Plus tard, j’ai compris que plusieurs voyaient l’aspect « sérieux » dans le travail de la femme. Graduellement j’ai été promue et aujourd’hui je suis responsable d’un département. Je crois que l’essentiel commence par travailler l’idée de l’égalité avec les entrepreneurs, mais bien auparavant promouvoir cet esprit dans les écoles.