Quand la lutte contre l’abandon scolaire passe par des Clubs de citoyenneté

03/12/2009


Au Liban, 35% des jeunes entre 15 et 19 ans quittent l’école chaque année, à en croire le Mouvement social, une association engagée depuis plus de 45 ans dans le développement humain. Mais voilà quelques années que l’UE participe à cette mission éducative. Modalités et résultats de la coopération dans ce reportage.


Malak Akil - Beyrouth, Eurojar

«Une seule main ne peut applaudir». Voilà un adage, bien connu, qui colle aux efforts déployés conjointement par l’Union européenne et l’association libanaise de développement «Mouvement social» en matière de lutte contre l’abandon scolaire, pour aider les jeunes en difficulté à réaliser leur potentiel et à devenir membres productifs de la société, loin du piège de la pauvreté et du chômage.

Guerres, divisions politiques, problèmes socio-économiques et violence sont le lot du Liban depuis des années. De quoi faciliter la tâche à celui qui entreprend d’expliquer l’abandon scolaire au pays du Cèdre. C’est au début des années 1990 que le Mouvement social saisit le flambeau de la lutte contre le décrochage scolaire. Grâce à une série de programmes de soutien conçus à destination des élèves à besoins scolaires particuliers, l’association a réussi à engendrer une prise de conscience de la précarité de la situation au niveau national.

En 2002, l’Union européenne lance le Projet de renforcement de l’intégration socio-économique d’enfants et de jeunes en difficulté. Un double bénéfice pour le Mouvement social: en effet, grâce à cette action de l’UE, l’association a réussi à favoriser l’insertion socio-économique de 3000 enfants et jeunes en situation de décrochage scolaire, à travers une formation accélérée pour les jeunes adolescents. Elle a également mis en œuvre son programme de Club préprofessionnel, cadre alternatif à l’école, qui propose aux jeunes des cours de remise à niveau scolaire, des activités socioculturelles et sportives et un accompagnement pour leur intégration dans la vie active. Fort de cette expérience, le Mouvement met ultérieurement en œuvre un programme éducatif baptisé «Intégration dans l’école», grâce à un financement de l’Union européenne.

Fairuz Salamé est directrice exécutive des programmes au Mouvement social. Elle explique: «Après avoir mené une étude au sein de 16 établissements scolaires publics répartis dans différentes régions libanaises, il s’est avéré que ce sont les élèves des classes de quatrième et de huitième qui enregistrent le taux le plus élevé d’abandon scolaire. Les raisons? Problèmes familiaux, pauvreté, instabilité dans le pays… Mais en tentant d’identifier les facteurs purement scolaires, nous nous sommes rendu compte que l’introduction de cours de langues étrangères (français, anglais) dans les écoles publiques, et l’enseignement de certaines matières scientifiques en langue étrangère, ont été perçus comme un changement important, mal vécu par la majorité.»

Soutien scolaire spécialisé
Fairuz Salamé ajoute que le Programme de soutien scolaire a été lancé en 2007. «Nous avons alors choisi de nous focaliser sur une éducation alternative qui consiste à offrir à chaque élève en difficulté une réponse adaptée à sa situation, en vue d’aboutir à un accompagnement éducatif plus personnalisé», dit-elle.

Ainsi, dans un premier temps, il a été décidé d’organiser 4h de cours supplémentaires de langues étrangères et de matières scientifiques par semaine, au profit des écoliers concernés. Ensuite, les élèves à besoins éducatifs plus aigus ont été invités à suivre des cours particuliers après les heures de classe. Pour cela, il a fallu mobiliser une équipe de trente deux pédagogues (parmi lesquels 6 psychologues et 8 assistantes sociales, avec des coordinateurs scolaires et des coordinateurs de Citoyenneté).

Des difficultés, il y en a eu, concède Salamé. Et elles ont été nombreuses. Outre la violence et le manque de concentration, nous avons décelé un faible niveau d’écriture chez les élèves des classes de quatrième. Il faut dire que l’abandon scolaire est un problème national, certes, mais force est de constater, assure Salamé, que chaque région a ses spécificités: «De par notre expérience avec les enseignants et directeurs des écoles concernées, nous avons constaté par exemple qu’un écolier du Akkar ne souffre pas du même type de difficultés qu’un élève dans un établissement beyrouthin.»

Dans la région montagneuse du Akkar, là où règne la pauvreté, les parents ne sont pas familiers des principes pédagogiques de base nécessaires à l’accompagnement de leurs enfants lors de leur parcours scolaire. Quant à accepter la présence d’un psychologue aux côtés de l’enfant, l’idée semble hors de question. «Dans ce cas, il s’agit d’accompagner le travail mené par l’école et non de le supplanter. Notre rôle consiste alors à offrir aux élèves une aide pour qu’ils puissent mener à bien leurs devoirs scolaires», rapporte Salamé.

À Beyrouth, la tendance est plutôt à la violence. L’accompagnement fourni par les équipes du Mouvement social vise alors à guider l'enfant violent vers une meilleure maîtrise de soi, notamment avant d’entamer ses devoirs scolaires. Lors d’un forum sur l’éducation, ces problématiques ont été soumises par le Mouvement social au ministère de l’Education. Et la requête aurait, selon Salamé, porté ses fruits.

Comment se présente dans ce cadre la contribution de l’UE au Programme d’intégration dans l’école? Elle prend plusieurs formes: financement, suivi de l’abandon scolaire sur le terrain, organisation d’un forum d’échanges entre acteurs de la société civile, ou encore promotion du rôle du ministère de l’Education pour la lutte contre le décrochage scolaire. Notons cependant qu’aucun responsable du ministère ne n’est dit prêt à un entretien sur ce sujet, en dépit de nos tentatives de contact répétées. «Lorsque nous nous sommes attaqués au traitement du dossier de l’abandon scolaire, nous avons opté pour une approche collective impliquant le Mouvement social, les écoles, le corps enseignant, les comités de parents d’élèves et les municipalités», explique Fairuz Salamé.

Au cœur de ce Programme de soutien scolaire, dit «Remedial training»: la création de clubs de citoyenneté. Une action qui occasionne des sessions de formation aux formateurs sur les principes de citoyenneté. Ces derniers se doivent, à leur tour, de transmettre ces enseignements aux élèves. La construction de la confiance en soi et le renoncement à la violence envers les camarades sont également au menu de ces sessions de formation.

Mais l’activité la plus marquante prévue par le Programme de soutien scolaire, c’est celle d’organiser des élections d’un comité de classe qui se voit confier la tâche d’apporter une réponse aux revendications des écoliers. «Ainsi, rapporte Salamé, après avoir créé le Club de la citoyenneté, nous avons demandé aux élèves de rédiger une pétition à destination des entreprises dans leur région, une pétition destinée à être soumise plus tard à la municipalité. Les réclamations, portant sur les conditions de vie quotidienne au sein de l’école, vont du changement des rideaux dans les classes, jusqu’à la plantation d’arbres, en passant par des travaux de rénovation dans les cours de récréation...

Ainsi, je suis un bon citoyen
Exemple dans l’école de Rweissat, à Sin el Fil, où une affaire vitale a été soulevée haut et fort, à travers le Club de citoyenneté: l’eau potable manque… et la situation est devenue intolérable. Une pétition a été soumise à la Défense civile, pour réclamer une fourniture hebdomadaire d’eau potable à l’école. De fait, «citoyenneté et éducation sont deux thèmes intimement liés», assure Salamé, ajoutant que «le Programme de soutien scolaire financé par l’Union européenne a été d’un grand secours aux jeunes en difficulté. Secours en matière de citoyenneté surtout, puisqu’à travers les Clubs de citoyenneté créés à Beyrouth et au Mont Liban, ces élèves ont pu s’initier par exemple aux modalités de mise en place d’élections, et donc, ils ont pris conscience de l’importance de chaque voix individuelle… pour la réalisation des demandes collectives.»

C’est sur un bout de papier que des élèves des classes de quatrième et de huitième ont rédigé leur programme électoral. Et c’est sur cette base qu’ils ont voté pour tel ou tel candidat. Après décompte des résultats, l’heure est au travail pour la transformation des promesses électorales en actes. Le comité s’est alors attelé à réclamer une série de demandes: élargir les espaces verts, embellir les murs de l’école, nettoyer les cours de récréation… Les idées citoyennes n’ont pas manqué. Avec un slogan: «Ainsi, je suis un bon citoyen».

Et pour diffuser l’information, en guise d’archivage, seize documentaires ont été réalisés sur les actions menées par les Clubs de citoyenneté du Mouvement social dans plusieurs régions libanaises.






Vos réactions
Mohammad KACIM, Liban | 31-12-2009, 17.24h

L’implication, dans ce projet, d’un réseau de jeunes volontaires cultivés sous la supervision de personnes hautement qualifiées au sein de chaque région et quartier sera à mon avis une piste intéressante à exploiter afin de réaliser des statistiques menées de près pour mieux comprendre et quantifier le problème, ses causes et ses conséquences. Ensuite il s’agit de proposer une série de mesures pratiques capables de répondre aux particularités des uns et des autres selon les cas. Ce qui permettrait de lutter contre ce phénomène social qui ne cesse de s’aggraver par les conditions économiques et politiques de ce pays.

Mohamed AAZEROU, Maroc | 14-12-2009, 16.18h

Les écoles marocaines retiennent mal leurs élèves. Seulement 62% des élèves inscrits en primaire atteignent la classe de 6ème. À cause d’un système éducatif boiteux, de la pauvreté des familles ou d’autres difficultés, l’abandon scolaire enregistre, au Maroc, des taux très élevés.
Ce taux classe le Maroc en deuxième position parmi les pays arabes, après la Mauritanie et juste devant le Djibouti, précisent les résultats de l’étude. Un programme de lutte contre l’abandon scolaire, chapeauté en partenariat par l’Unicef et le ministère de l’Education nationale, couvre en ce moment sept délégations du Royaume. Le programme comprend des activités centrées sur l’élève et vise l’amélioration de son environnement scolaire pour le garder le plus longtemps possible. Le programme a permis de réaliser que l’abandon scolaire s’effectue essentiellement au stade primaire. Le plus souvent, ses causes correspondent à deux situations : « lorsque le collège est loin et ne dispose pas d’internat ou encore quand l’élève accède au collège avec un niveau scolaire qui ne lui permet pas de suivre normalement les études collégiales ».

said ouanaou, Maroc | 07-12-2009, 21.29h

Un programme au secours de la déscolarisation au Maroc.
Selon une enquête menée par l’UNESCO en 2004, le Maroc compte le taux le plus élevé le l’abondon scolaire parmi le monde arabe. Le 2ième après la Mauritanie. Près de 200000 élèves sont déscolarisés avant la fin du cycle primaire. Dans un souci de combattre cet handicap au développement humain, le gouvernement marocain a mis a l’expérimentation un programme qui sera testé 2 ans ( 2008 à 2010 ) avant d’être généralisé, Programme " tayssir ". Il s’agit d’un programme géré par l’AMAS (association marocaine d’appui à la scolarisation) et qui vise à atteindre l’objectif de 95 % des enfants de 6 à 11 ans scolarisés à l’horizon 2012.

maya tannous, Liban | 05-12-2009, 19.35h

La cause primordiale de l'abandon scolaire est le problème économique. La faiblesse du revenu familial oblige l'enfant à quitter l'école pour aller travailler afin de subvenir aux besoins financiers de la famille. Le résultat le plus grave est que la grande majorité des familles, surtout les plus pauvres, ne voient plus dans l'école la possibilité d'une évolution sociale pour leurs enfants. N'oublions pas de signaler que le système éducatif défaillant dans les écoles publiques (le manque de matériel pédagogique, l'inadaptation de l'infrastructure, enseignants mal payés...) empêche les enfants à poursuivre leurs études.