Du cinéma palestinien au féminin

21/12/2009


Une première, une expérience inédite à refaire. C’est ainsi que réalisateurs, producteurs et responsables de chaînes de télévision palestiniennes décrivent Massarat, un projet cinématographique financé par l’Union européenne qui a abouti à la réalisation, par quatre femmes, de quatre films traitant de questions d’ordre social en Palestine.


Badi’a Zeidan
- Ramallah, Eurojar

Quatre nouveaux films de cinéma ont vu le jour en Palestine grâce à un projet cinématographique baptisé Massarat, financé par l’Union européenne et mis en place par l’ONG palestinienne de promotion de cinéma Shashat. Fruit de la créativité de quatre réalisatrices palestiniennes, les films ont bénéficié d’une large projection dans les universités et centres culturels de Cisjordanie et de la bande de Gaza durant les mois d’octobre et de novembre 2009.

La première projection a eu lieu le 15 octobre au Palais de la culture de Ramallah, en présence du représentant de l’Union européenne en Palestine Christian Berger. Lors d’un discours prononcé à cette occasion, Berger a insisté sur l’importance du projet Massarat, évoquant une initiative régionale qui ambitionne de valoriser l’image de la femme dans la région. Le responsable de l’UE a également rappelé que les thèmes traités dans les films touchent à des questions sensibles et controversées au sein de la société palestinienne et des fois même au sein d’autres sociétés du monde arabe. Selon Berger, ces films qui se caractérisent par une haute valeur artistique sont porteurs d’un message d’espoir dans la vie et dans l’avenir pour les femmes et l’ensemble de la population en Palestine. Et Berger enfin de se féliciter des efforts des réalisatrices et de la productrice et Directrice générale de Shashat, Dr. Alia Arasoughly.

De son côté, Alia Arasoughly a insisté sur le rôle de l’Union européenne pour développer la culture en Palestine. Selon elle, l’aide de la communauté internationale est souvent orientée vers le développement des infrastructures et l’amélioration des conditions de vie des Palestiniens ; la culture, elle, a toujours été reléguée aux oubliettes. «Le soutien accordé par l’UE à la culture en Palestine revêt une grande importance. Nous en avions besoin», explique Alia Arasoughly, avant d’ajouter: «il est vrai que les 120 000 Euros consacrés à la production et la diffusion de 4 films auprès des chaînes de télévision nationales est une somme modeste. Mais Shashat a voulu collaborer à ce projet pour donner l’image d’une institution qui possède une capacité de compétition dans le domaine cinématographique. Pour cela, nous avons répondu à l’appel d’offres régional lancé sur trois phases et nous avons réussi au bout du compte à obtenir le financement, malgré la petite taille de Shashat, en comparaison avec les autres institutions candidates.» Et la directrice de Shashat de préciser que le financement de l’UE octroyé pour le projet Massarat n’est pas renouvelable, mais que plusieurs institutions ont d’ores et déjà émis le souhait de soutenir à nouveau cette expérience dans les années à venir.

Dans un communiqué distribué par Shashat, Alex Dimouni, responsable du bureau de presse de la délégation de l’UE en Palestine, explique la vision derrière le projet Massarat: «l’UE a voulu à travers Massarat collaborer avec des institutions médiatiques et cinématographiques du Moyen-Orient, en vue de promouvoir une image positive de la femme au sein de ces sociétés, ce qui est souvent difficile à réaliser en raison des contraintes sociales et des conflits qui y pèsent lourdement.»

Films sur les femmes
Les films réalisés dans le cadre de Massarat traitent de sujets variés liés à la femme; certains dépassent la ligne rouge autour de questions sensibles et d’autres cernent de près la souffrance des femmes palestiniennes.

Inspiré d’un conte populaire, le film «Graines de grenades dorées» réalisée par Ghada Terawi entremêle un conte féérique et des témoignages de femmes ayant réussi à briser le mur du silence sur l’inceste. Selon Ghada Terawi, coopération et autonomie étaient les mots d’ordre. L’expérience cinématographique dans le cadre de Massarat s’est caractérisée par un travail d’équipe: les quatre réalisatrices ont joint leurs efforts et se sont donné des conseils pour parvenir à un bon résultat pour chacune d’entre elles.



Autre film: «Loin de la solitude», réalisé par Sawssan Qaoud, emmène le spectateur dans le quotidien dur de paysannes au travail dans les champs. Le succès de Massarat? «L’expérience était dotée d’un fort esprit d’équipe, loin de toute interférence extérieure», se réjouit Sawssan Qaoud. «Les paysannes, elles, s’attèlent tous les jours à vendre leur récolte… Nous passons à côté d’elles et les regardons avec indifférence sans aucune considération pour leur condition en tant que femmes. Seraient-elles fatiguées? Que signifie pour elles de travailler dans les champs et de vendre leurs produits dans les rues? Ce sont des questions que nous omettons de poser, malheureusement», déplore Sawssan Qaoud.



«Samia», par Mahassen Nasser-Eldin, dresse le portrait d’une femme palestinienne qui travaille dans le domaine de l’éducation à Jérusalem et qui lutte pour la protection des droits des palestiniens dans la ville sainte, laquelle ne cesse de perdre au fil du temps beaucoup de son identité arabe. Et c’est à la suite d’une âpre lutte auprès des autorités israéliennes que Samia est enfin parvenue à mettre en route un projet d’habitation censé assurer un toit à des dizaines de familles palestiniennes. «Samia est une femme combattante, qui lutte non seulement contre l’occupation, mais aussi contre un système de société patriarcal, donnant ainsi de l’espoir aux jeunes générations», affirme Mahassen Nasser-Eldin, qui se félicite par ailleurs du projet Massarat et des conditions de travail confortables qui lui ont permis de réaliser avec succès son film «Samia».



Enfin, «Premier amour», par Dima Abu Ghoush, aborde les toutes premières histoires d’amour vécues par de jeunes adolescentes palestiniennes. Cinq femmes âgées entre 19 et 22 ans ont ainsi témoigné courageusement de leur premier amour. La réalisatrice Dima Abu Ghoush explique: «J’ai choisi d’axer mon film sur un thème lié à l’humain et non au politique, contrairement à la tradition des réalisations cinématographiques en Palestine. Il est important de mettre la lumière sur des questions d’ordre social et de montrer au monde entier l’image d’un peuple ambitieux et amoureux de la vie, loin de ce qui est transmis sur les Palestiniens dans les télévisions locales et satellitaires.

Une large diffusion des films
Palais de la culture de Ramallah, universités, centres culturels et artistiques de Cisjordanie et de Gaza… autant de structures qui ont projeté les films réalisés dans le cadre de Massarat. Mais ce n’est pas tout. Les télévisions locales ont également contribué à la promotion des films. Exemple: Farah TV à Jenine qui a diffusé les films et organisé des débats télévisés en direct autour des sujets traités par les réalisatrices. Farha Abu El-Hayja’, directrice administrative de Farah TV, raconte que les appels téléphoniques ont fusé de partout; les Palestiniens ont voulu commenter et participer à ces débats parce que la diffusion de films traitant de sujets sensibles et controversés était une première pour eux. De son côté, Abir El-Kilani, directrice de Jama TV à Naplouse, s’est félicitée des multiples réactions positives émises suite à la diffusion des films réalisés dans le cadre de Massarat. Selon elle, les sujets abordés ont brisé le silence autour de questions très sensibles rarement débattues dans les médias, notamment les films «Graines de grenades dorées» et «Premier amour».

N.B: Texte traduit de l'original arabe par l'équipe d'Eurojar