Dans la Békaa, les femmes deviennent des professionnelles de la «mouné»

31/08/2009


À Deir el-Ahmar, au nord-est du Liban, un projet conjointement financé par l'UE, une ONG italienne et Caritas encourage les femmes à rester dans leur village. En mettant à leur disposition des outils pour fabriquer des produits du terroir.


Anne-Marie El-Hage - Deir el-Ahmar, L’Orient-Le Jour

À proximité de Notre-Dame de Béchouate, le village chrétien de Deir el-Ahmar peine à garder ses habitants. Dans cette région agricole de la Békaa-Nord où l'on cultive le tabac, le blé et la pomme de terre, les hommes cumulent plusieurs emplois pour subvenir aux besoins de leur famille. Les jeunes se rendent à la ville pour y suivre des études universitaires. Quant aux femmes, elles sont tentées de rejoindre leurs enfants en ville pour y trouver un emploi. Un premier pas vers l'exode rural.

Garder les femmes dans leur village en leur trouvant une occupation lucrative est l'un des objectifs du projet « Développement de la compétitivité de la production rurale en faveur des communautés marginalisées affectées par la guerre ». Un projet d'une valeur globale d'un million vingt-neuf mille euros, financé par l'Union européenne et réalisé par l'ONG italienne Institut pour la coopération universitaire (ICU), en coopération avec Caritas-Liban. Étalé sur deux ans, ce projet a débuté en décembre 2007, indique son directeur, l'ingénieur agronome Giancarlo Campanella.

Au centre Caritas de production agroalimentaire de Deir el-Ahmar, trois villageoises sont de permanence. Elles ont terminé, il y a une dizaine de jours, la production des confitures d'abricot et de fraise. Elles n'ont plus qu'à étiqueter les pots avant leur commercialisation sous le label « Intajouna » de Caritas. Mona Imad, Hyam Fakhri et Amal Saadé font partie des 20 femmes bénéficiaires du projet issues de différents villages de la région. Elles ont toujours fabriqué leur « mouné », leur réserve alimentaire pour l'hiver, comme le veut la tradition villageoise. Mais il y a deux ans, alors qu'elles cherchaient à vendre leur production du terroir, avec le soutien de la municipalité de leur village, elles ont été confrontées à de nombreux obstacles : les locaux inadaptés, le manque d'équipements et d'eau, la difficulté à commercialiser des produits peu concurrentiels.

Depuis à peine un mois, grâce au projet de l'Union européenne, elles bénéficient non seulement d'un savoir-faire tout neuf acquis à l'issue d'une formation, conforme aux normes de production européennes, mais elles pratiquent également leur savoir-faire avec l'encadrement d'une ingénieure agronome, au centre de production agroalimentaire de Caritas.

La réhabilitation de ce centre, d'une surface de plus de 1 000 m2, a été réalisée grâce aux fonds du projet, et les nouveaux équipements industriels permettent déjà de lancer une production naturelle, sans agents conservateurs, constituée de confitures en tout genre, de vinaigre, de cornichons, d'eau de rose, de kichk, de labné à l'huile, etc. Quant à la commercialisation de la production, elle est assurée par Caritas-Liban, sous le label « Intajouna », dans plusieurs supermarchés et magasins, notamment au Charcutier Aoun, chez Hawa Chicken, au supermarché Fahd à Jounieh, au Storium Saliba de Kornet Chehwane et au Prime supermarket de Sin el-Fil. Un réseau qui est en passe de s'élargir.

« Le soutien à la commercialisation est important. Il constitue une partie essentielle du projet », explique le Dr Campanella, précisant que dans cet objectif, les femmes ont reçu des formations relatives aux coûts et aux protocoles de production. « Nous avons beaucoup travaillé pour baisser les prix », souligne-t-il.

Bientôt, un pressoir à olives
Mona, Hyam et Amal ne travaillent pas encore à plein- temps, mais sur commande. « Nous sommes payées 2 500 LL l'heure, raconte Hyam. Ce n'est pas beaucoup, d'autant que le travail est fatigant et que nous travaillons parfois les dimanches. Mais il n'y a pas d'autre perspective d'emploi dans la région. » À la fois enthousiaste et sceptique, Hyam souhaite vivement que ce projet lui permette de rester au village. Autrement, elle devra se résoudre à chercher un emploi à Beyrouth. « L'écoulement de la production est encore timide. Il faudrait que les consommateurs connaissent nos produits pour les acheter », constate-t-elle avec anxiété. De son côté, Mona semble plus optimiste, car le projet ouvre de nouveaux horizons aux femmes rurales. « Nous avons acquis un savoir-faire tel que nous nous sentons aujourd'hui capables de faire fonctionner la chaîne de production toutes seules », lance-t-elle fièrement. Elle est intarissable sur les mesures strictes d'hygiène, la formation à l'utilisation des nouveaux équipements, le choix des produits, le processus de fabrication...

Le centre de Deir el-Ahmar sent encore le neuf. Il est composé d'une salle de production, d'une cuisine, d'une chambre froide, d'une pièce pour la réception des marchandises, d'un dépôt destiné aux produits finis, d'une salle d'exposition... La pièce consacrée à la production est vaste. Quelques machines industrielles ont été installées, tout récemment, financées aussi par le projet, notamment un mélangeur à confiture qui a servi à la fabrication des premières confitures, une machine à presser les aubergines, un séchoir... « Nous avons prévu d'équiper cette pièce de 5 lignes de production », affirme M. Campanella. À l'autre bout du bâtiment, une large pièce est encore vide. C'est là que sera installé, en septembre, un pressoir à olives d'une capacité de 350 à 400 kg par heure. « Un pressoir attendu avec impatience par près de 600 agriculteurs des villages environnants », ajoute M. Campanella. Il précise à ce propos que « de nouvelles oliveraies ont vu le jour dès que la nouvelle a circulé ». « Les agriculteurs faisaient auparavant le déplacement jusqu'au Hermel pour presser leurs olives, explique-t-il. Ce pressoir leur permettra de réduire leurs coûts de production », ajoute-t-il. L'appel d'offres pour l'acquisition du pressoir sera d'ailleurs lancé incessamment.

Le projet se concrétise lentement, mais sûrement. « Nous avançons pas à pas, pour bien faire les choses. Car cette activité doit s'autofinancer dès la fin du projet prévue pour mai 2010 », espère le Dr Campanella. Un espoir partagé par les bénéficiaires qui naviguent entre excitation et anxiété. « J'ai tellement peur que cela s'arrête », lance Hyam.

 

Le soutien à la commercialisation des produits du terroir au Liban-Sud

Quelques villages de la région de Bint Jbeil au Liban-Sud, notamment Rmeich, Debel et Aïn Ebel, sont également bénéficiaires du projet « Développement de la compétitivité de la production rurale en faveur des communautés marginalisées affectées par la guerre ». Dans cette région, le projet financé par l'Union européenne et réalisé par l'ONG italienne ICU en collaboration avec Caritas-Liban est essentiellement axé sur le soutien à la commercialisation de produits du terroir. « Les agriculteurs sont encouragés à se regrouper en coopératives, un processus difficile vu les réticences à travailler en groupe. Il faut donc changer les mentalités », constate le directeur du projet, le Dr Giancarlo Campanella.

Deux coopératives ont néanmoins été réhabilitées et équipées, l'une à Debel et l'autre à Aïn Ebel et 40 de leurs produits sont aujourd'hui commercialisés en grandes surfaces sous deux marques différentes utilisant les codes-barres d' « Intajouna », la marque développée par Caritas. « Nous œuvrons pour que ces marques aient prochainement leurs propres codes-barres », souligne M. Campanella. Des contacts directs ont d'ailleurs déjà été pris, dans le cadre de ce projet, avec la Chambre de commerce et d'agriculture. L'UE a ainsi, à travers le « Agricultural Development Project », signé un contrat de subvention avec la Chambre de commerce, d'industrie et d'agriculture de Beyrouth (CCIAB) pour l'établissement d'un « bar code service » qui vise à aider les coopératives à avoir leur propre code de commercialisation.

Les paysans bénéficient, par ailleurs, de formations concernant la qualité des produits et le calcul des coûts. Ils sont également mis en contact avec la clientèle et informés des modalités de coopération. « Auparavant, les paysans traitaient avec un seul grossiste qui imposait ses prix. Nous avons alors engagé le contact avec de nouveaux clients et mis les deux parties en relation. Ils devraient réussir à poursuivre cette collaboration une fois le projet terminé », estime M. Campanella.

Le thym artisanal de Rmeich est un bel exemple de réussite du projet, son principal acheteur étant le restaurant Zaatar W Zeit qui propose nouvellement des mankouchés (galettes) aux feuilles entières de thym de Rmeich. « Une preuve que le thym est pur et non mélangé », affirme l'ingénieur agronome, également spécialiste en marketing. Le restaurateur achète actuellement à Rmeich 150 kg de thym chaque mois, mais envisage d'augmenter sa commande à 500 kg/mois. Un encouragement de taille pour les agriculteurs du Sud.





Vos réactions
joseph jelwan, Italie | 30-09-2009, 00.16h

C'est vraiment beau de réserver un projet constructif pour la situation la femme arabe... Mais il ne suffit pas d'investir des milliards d'euros pour créer juste un simple poste de travail pour elles. Il serait mieux de les renforcer moralement, de défendre leur droit d'égalité avec l'homme et de leur donner un terrain socio-politico-culturel dans le monde arabe ! Et tout le reste, elles y penseront à travers leur créativité féminine. En tant que Libanais, je trouve qu’il est temps de faire gérer nos pays arabes par des gouvernements mixtes et non seulement masculins ! Le résultat : l'exemple de notre très chère voisine l'Europe !! Et surtout tirons le morale de la France : égalité, fraternité, liberté.