Les réponses de Mme Christiane Dabdoub Nasser

Biographie de Mme Christiane Dabdoub Nasser
- • En 1980, Christiane Dabdoub Nasser est diplômée en Littérature anglaise de l’Université de Bethléem.
• En 1996, elle obtient un DEA en Littérature française de l’Université Paris X – Nanterre.
• En 1999, elle obtient un diplôme en Gestion de projets de l’Université Paris X – Nanterre.
• De 2001 à 2008, elle travaille au sein du Centre pour la préservation du patrimoine culturel à Bethléem (CCHP) : d’abord en tant que chef du département des relations internationales, et à partir de 2007, en qualité de directrice du centre.
Réponses de Mme Christiane Dabdoub Nasser
1. Quelles sont les priorités d’Euromed Heritage 4?
La priorité d’Euromed Heritage 4 est l’appropriation par les populations du bassin méditerranéen de leur patrimoine culturel. Cette appropriation doit se faire par le biais de l’éducation et la promotion du patrimoine culturel auprès de différents groupes de populations cibles comme les enfants, les jeunes, les femmes, les communautés locales, les autorités et ainsi de suite. Cela implique aussi une prise de conscience par les gens de l’importance de leur patrimoine culturel comme opportunité de développement. Il est important de clarifier qu’Euromed Heritage, lancé en 1998, en est à sa quatrième phase. Euromed Heritage a été créé dans le cadre du processus de Barcelone, qui comprend un partenariat dans les affaires sociales, culturelles et humaines, entre autres. Il lie les membres de l’Union européenne aux partenaires méditerranéens pour renforcer «la compréhension mutuelle et le dialogue», afin de construire «un espace commun de paix, de sécurité et de prospérité». Dans ce cadre, Euromed Heritage est très ambitieux et, durant les dix dernières années, a réussi à développer un important réseau de chercheurs, professionnels – architectes, archéologues, conservateurs de musée – décideurs et représentants de la société civile qui, en travaillant ensemble, ont fait avancer la question du patrimoine culturel, sa préservation et son développement. Euromed Heritage 4 est né dans ce contexte et dans la continuité des phases précédentes.
2. Votre programme s’intéresse-t-il au «patrimoine immatériel», comme la danse et la musique traditionnelle, comme c’est le cas actuellement avec l’UNESCO?
Euromed Heritage 4 ne s’occupe pas de la danse et de la musique en tant que telles. Ce programme s’occupe en fait de la question du patrimoine dans le sens large du terme, soulignant les liens entre ses manifestations matérielles et immatérielles ou entre ses aspects tangibles et intangibles. Son approche met en lumière une notion qui est maintenant reconnue: le patrimoine tangible est un produit de la connaissance, du talent et du savoir-faire de générations successives qui l’ont transmis vers le présent; les composantes physiques se basent sur tout un lot de valeurs «intangibles» spécifiques à une culture, une région, un groupe, et qui leur donne «une signification». Les projets d’Euromed Héritage 4 reflètent cette dualité du patrimoine à travers des exemples et des activités concrètes: le projet Montada prend en charge l’affaire de l’architecture traditionnelle (patrimoine tangible) comme une expression d’un savoir-faire local hérité et développé de génération en génération: ce savoir-faire est l’aspect intangible de ce patrimoine. Le projet Remée sur le patrimoine de l’eau s’intéresse à tous les contes et chansons transmis de père en fils, et ainsi de suite. Sous le programme Euromed Heritage 2, le projet Mediterranean Voices a regroupé les histoires et les mémoires de sociétés du voisinage et a lancé une discussion sur la place occupée par le patrimoine intangible dans la vie urbaine contemporaine.
3. Dans certains pays du sud de la Méditerranée, de vieux immeubles et des sites archéologiques sont souvent délaissés, voire rasés. Quelle stratégie adoptez-vous pour renforcer l’implication des institutions étatiques en tant qu’acteurs clefs dans la protection du patrimoine national?
Un des points forts d’Euromed Heritage 4 réside dans son soutien institutionnel aux autorités des pays partenaires, ce qui permettrait d’améliorer leurs cadres juridiques et institutionnels. On ne devrait pas oublier qu’Euromed Heritage 4 a été conçu sur base d’un document sur la stratégie autour du développement du patrimoine culturel euro-méditerranéen et les priorités des pays méditerranéens entre 2007 et 2013. Ce document est le fruit d’un processus de consultations ayant regroupé, à l’époque, dix pays partenaires méditerranéens, et approuvé par les ministères de la Culture. Le programme Euromed Heritage 4 répond aux besoins exprimés dans ce document. Afin de répondre à ces besoins, une méthodologie a été adoptée afin de faire face aux problèmes de la législation et des institutions, prenant en compte de nouvelles idées et techniques ainsi que les besoins spécifiques de chaque pays méditerranéen partenaire. Cette méthodologie opère à plusieurs niveaux. Le dialogue et l’échange en sont les bases fondamentales. Je pense que cela est très important pour permettre de préparer le terrain au changement. De même, nous avons identifié des domaines d’expertise qui ont besoin d’être pris en charge et avons développé en conséquence des séminaires d’échanges de politiques culturelles. De plus, nous nous basons sur les réalisations des précédents programmes de coopération européens dans le bassin méditerranéen, et non seulement sur Euromed Heritage. Nous faisons aussi appel aux contributions des représentants d’organisations internationales spécialisées dans le domaine du patrimoine culturel comme l’UNESCO (Organisation des Nations Unies pour l’éducation, la science et la culture), l’ICCROM (Centre international d’études pour la conservation et la restauration des biens culturels) et le Conseil de l’Europe, entre autres. Enfin, le plus important est de garder en tête que la mise en place d’actions de renforcement institutionnel et législatif est un processus continu, dont les résultats se feront sentir à moyen terme. L’important est donc de lancer la machine.
4. A quel point la pauvreté et l’instabilité politique peuvent-elles freiner la dissémination de la culture?
C’est une question très complexe. J’y répondrais à partir de deux perspectives. Typiquement, la pauvreté et l’instabilité politique peuvent avoir un effet dissuasif sur la culture. En de telles périodes, le niveau d’éducation des populations concernées tend à être faible, ce qui se répercute sur le niveau de sensibilisation à la valeur de la culture. De même, dans les zones touchées par la pauvreté ou/et l’instabilité, les priorités ont tendance à se focaliser sur d’autres domaines: le conflit lui-même ou même tout simplement la survie. Les deux situations sont interdépendantes et se renforcent mutuellement. Afin d’alléger les deux phénomènes, il faut chercher à en réduire les causes. C’est alors qu’il est possible de s’intéresser sérieusement à l’affaire de patrimoine culturel. Durant les dernières décennies, le patrimoine culturel a prouvé qu’il était un véhicule puissant pour le développement économique, particulièrement au niveau local. L’aspect le plus visible de ce développement est le tourisme, mais il ne faut pas oublier les projets de réhabilitation urbaine qui créent des emplois, renforcent les industries locales et améliorent la qualité de vie des habitants. L’amélioration des conditions de vie constitue un facteur de stabilité.
5. Certains pays européens détiennent des biens artistiques et archéologiques pris des pays colonisés mais appellent à la protection de la culture. N’est-ce pas antinomique?
La protection de la culture est en vogue actuellement. En général, on peut affirmer qu’il existe un consensus à un niveau international sur la nécessité absolue de protéger le patrimoine culturel de l’humanité. Les Nations Unies, et plus spécifiquement l’UNESCO, mais aussi d’autres organisations internationales, ont effectué un travail intensif à ce niveau. Plusieurs pays, notamment en Europe, ont promulgué des lois spécifiquement sur cette affaire. Le temps des acquisitions illégales du patrimoine culturel par les Européens (et d’autres) à partir des pays qu’ils contrôlaient est maintenant révolu, bien qu’il faille sans doute traiter ce problème. Toutefois, la restitution des biens culturels aux pays d’origine constitue un domaine qui doit être traité au sein des relations internationales. Citons quelques exemples de conventions internationales qui ont été mises en place pour servir cet objectif: la Convention pour la protection des biens culturels durant les conflits armés (convention de La Haye), 1954. Ce texte fournit un système de protection générale et spéciale des biens culturels durant les périodes de conflits armés, internationaux ou pas. Les biens culturels sont définis en tant que «biens, meubles ou immeubles, qui présentent une grande importance pour le patrimoine culturel des peuples». La Convention est renforcée par deux protocoles – le premier adopté au même moment que la convention, en 1954, le deuxième en 1999. Malheureusement, de nombreux pays, dont certains de la région méditerranéenne, n’ont pas ratifié cette convention. Il existe de même un Comité intergouvernemental pour la promotion de la restitution des biens culturels à leur pays d'origine en cas d'appropriation illégale (1978). Enfin, nous pouvons citer la Convention UNIDROIT sur les biens culturels volés ou illicitement exportés (1998). Sur le terrain, la situation est beaucoup plus compliquée et la restitution n’est pas du tout évidente: le pays qui réclame le bien doit traiter avec un Etat qui a sa propre législation sur le sujet ou qui a ratifié une convention. Bien entendu, tout un processus diplomatique doit être lancé. Mais il est du ressort des pays concernés de se baser sur ces outils et de réclamer leurs biens culturels: cela ne se produit pas de manière automatique et implique un processus long et ardu.
6. Pourquoi la seule idée qu’ont les occidentaux de la culture dans les pays du Maghreb se limite au G’nanouas et au couscous, alors que la civilisation arabo-musulmane, qui est devenue un patrimoine universel, était inspirée par Ibn Arabi, Averroès (Ibn Rochd), Avicenne (Ibn Sina), et Ibn Khaldoun, entre autres?
Tout est affaire d’éducation et de sensibilisation, de connaître «l’autre» de manière convenable. Cela requiert des informations, du temps, de la volonté, et ceux-ci ne sont pas toujours évidents. Toutefois, de nombreux occidentaux n’ont pas cette idée simpliste et bornée de la culture des pays du Maghreb. Leurs visites répétées dans cette région dénotent une volonté de mieux la connaitre. Par ailleurs, les pays du Maghreb commencent à promouvoir de plus en plus leur culture plurielle: phénicienne, romaine, chrétienne, arabo-musulmane et, dans une moindre mesure, Amazigh, ainsi de suite. Des actions de plus en plus nombreuses sont menées sur le terrain dans ce sens. Néanmoins, je crois que beaucoup reste encore à faire, que ce soit auprès des peuples du Maghreb pour qu’ils apprennent plus sur leur culture et en être fiers ou auprès des occidentaux. Si on considère le travail d’Euromed Heritage durant les dix dernières années, on peut évaluer la masse de travail qui a été accomplie dans la promotion de la complexité de cette culture. Mediterranean Voices (Euromed Heritage 2) en est un bon exemple: à travers des histoires populaires, des photos, des souvenirs, qui ont été exposés à travers un site web multimédia et multilingue, ce projet a permis de décortiquer tout un monde à découvrir par l’internaute, et à créer une nouvelle prise de conscience des communautés des villes méditerranéennes. Il reste beaucoup à faire. Mais on peut toujours faire plus…
7. Qui est responsable de la dégradation de la culture et du vol du patrimoine dans le monde arabe?
Le passé a été injuste à l’égard de nombreux pays, qui ont perdu une partie substantielle de leurs richesses nationales durant les guerres, occupations, pillages… mais il existe des conventions internationales et des structures qui peuvent être utilisées par les gouvernements pour obtenir des restitutions. Aujourd’hui, néanmoins, la plupart des délits de vol et de trafic illicite sont commis au niveau local. Je fais partie de ceux qui croient que chaque pays est responsable de la préservation de son propre patrimoine et de sa protection contre le trafic illicite et le vol. Je pense que c’est de la responsabilité des autorités de chaque pays de mobiliser les ressources nécessaires – humaines, financières, institutionnelles et légales – afin de combattre le fléau du trafic des biens culturels. De nombreuses possibilités d’amélioration des capacités et des services sont disponibles: financières, techniques, légales. Il existe de même une possibilité de coopération avec les agences internationales pour combattre le trafic ou même le prévenir.
8. Le dialogue culturel entre l’Occident et l’Orient peut-il être fructueux sans avoir à regarder à nouveau dans l’histoire, et sans parvenir à une vraie réconciliation entre les deux parties? Quelles sont les concessions requises afin de parvenir à un tel dialogue et une telle réconciliation?
La réponse à cette question nécessiterait une thèse de doctorat! Fouiller dans l’histoire pour avoir une meilleure compréhension du passé et du présent est utile et même nécessaire pour ceux qui sont bien intentionnés. Toutefois, même si l’Histoire se répète, certains n’ont pas l’intention d’en tirer les leçons! Personnellement, j’utilise avec circonscription des mots comme dialogue et réconciliation: à une époque où le discours international est inspiré de la théorie de Huntington sur le choc des civilisations, ces mots semblent alimenter cette théorie et s’en alimentent à leur tour. En d’autres termes, le dialogue sous-entend différences et la réconciliation sous-entend chocs. Je préfère de loin utiliser les termes d’échange et d’apprentissage. Je crois plutôt à l’action qui est basée sur l’échange et qui aboutit à l’apprentissage.
Vos réactions
Depuis quelque temps, nous assistons aux pays méditerranéen à un éveil associatif, médiatique et même politique très important autour de la citoyenneté. Que signifie la citoyenneté, est elle un concept que nous pouvons apprendre aux autres, au jeunes spécialement, et par quel moyen pouvons nous réellement arriver à avoir un impact sur le comportement de chacun pour qu’il devient un meilleur citoyen. Le rôle de la famille est déterminant dans le faire valoir de la citoyenneté avant toute action de sensibilisation à l’égard des jeunes. Mais Avons-nous pensé à sensibiliser les parents, les faire adhérer aux activités de citoyenneté?
A propos de: Eurojar Episode 28: Responsabiliser la jeunesse méditerranéenne
Je me réjouis de cette nouvelle. L'Emir Abdelkader, grand homme de savoir, de paix et surtout de progrès aurait été certainement ravi de voir son ancienne demeure servir les causes pour lesquelles il se battait: l'éducation, l'échange entre les cultures et le progrès dans toutes ses formes.
Certes, les murs de cette maison sont lourds d'histoire et un musé aurait été une bonne chose mais au fond, l'Emir, homme spirituel qu'il était, avait rompu avec les choses matérielles de la vie et ce qui aurait peut-être compté pour lui c'est l'usage positif de cet endroit.
A propos de: Le palais Abdelkader se métamorphose en centre pour le développement durable
Il me semble que le mal est plus profond. Une évaluation sincère du système de formation professionnelle en Algérie donnerait des résultats très décevants.
Par ailleurs; il y a lieu d'inclure la formation professionnelle privée qui n 'est pas très encouragée, surtout dans les régions intérieures du pays. Trop de bureaucratie, de gestion médiocre, de manque de motivation des agents en charge de la formation professionnelle.
A l'image de tous les autres secteurs. Les déclarations publiques, verbales, ne suffisent pas. Il y'a lieu de se demander si l'Union européenne n'est pas en train de gaspiller de l'argent pour rien. Peut être pour des raisons politiques.
A propos de: Développement de la formation professionnelle en Algérie



